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12/09/2007

Le rugby professionnel en France : entre nostalgie et modernité

2. Le paternalisme à l’ancienne

Le couple d’opposition tradition/modernité a ainsi permis d’entendre vendredi 7 septembre 2007 sur France Culture un Daniel Herrero chanter les vertus d’un « rugby cassoulet » à l’ancienne. Le verbe haut, l’accent méridional, les expressions imagées donnaient envie à l’auditeur de se jeter à son tour dans la mêlée pour vivre cette « grande aventure humaine » qu’était le rugby d’autrefois. En jouant sur la corde sensible, Herrero rallie spontanément tous ceux qui pensent que «le pognon» est le malheur de toute chose pour les valeurs du rugby.  Dans le même temps, la professionnalisation est régulièrement présentée comme une évolution inéluctable (1) qui a pu faire dire à Marcel Martin, directeur des coupes du Monde de rugby et ancien vice-président de la fédération française, la remarquable prophétie selon laquelle «l’expansion du rugby passe par la télévision et l’argent» (2).

Ces analyses sont excessivement simplistes. Elles renvoient dos à dos des tendances qui semblent en apparence contradictoires : en résumé, le rugby d’hier se heurte au rugby de demain. Tendances opposées en apparence seulement, car ces analyses ont bien toutes deux pour fonction de passer sous silence d’autres aspects tout aussi importants pour le monde rugbystique.Pour commencer, le fait est que, contrairement aux idées reçues, le professionnalisme n’a pas débuté d’un coup de baguette magique après 1995, mais bien avant, sous une forme larvée et bien plus pernicieuse. Qu’on le désigne par les termes d’amateurisme marron ou de professionnalisme déguisé, ces pratiques étaient bel et bien réelles au niveau de l’élite avant 1995 sous la forme d’avantages en nature, de défraiements divers et d’emplois plus ou moins fictifs.

Cependant ni les économistes, ni les sociologues, ni les historiens ne se sont réellement donné les moyens de mesurer objectivement l’ampleur du phénomène. Du coup, sans travaux de recherches sur la question, et surtout sans résultats probants, le phénomène n’a pas eu d’existence officielle. Seuls les témoignages des joueurs «d’avant» qui, aujourd’hui peuvent dire librement les choses parce que les enjeux sont passés, viennent attester l’existence réelle d’un professionnalisme déguisé. Fabien Galthié ne dit rien d’autre dans l’ouvrage déjà cité de Jean-Pierre Dorian et Thierry Magnol: «Avant, le rugby pouvait vivre caché. On parlait d’aide à l’insertion à l’époque. On te donnait un job, on aidait ta famille, le boucher-charcutier du coin te reconnaissait, t’aimait, te chérissait, et c’était le top […]. Après 1995, on a reçu des feuilles de salaire ! C’est à la fois dérisoire et essentiel.» (3)

Au fond, l995 et l’ouverture au professionnalisme n’ont fait que rendre plus claires et licites des pratiques qui, jusqu’ici, ne l’étaient pas. Les présidents de clubs se comportaient en petits patrons paternalistes en ayant sous leur coupe des joueurs peu enclins à discuter d’arrangements jamais couchés sur le papier par contrat et donc soumis à l’arbitraire des dirigeants. Ce type de fonctionnement, inlassablement décrit sous la version enchantée de la famille ou de la communauté intégratrices, avait donc pour conséquence d’assujettir sérieusement les rugbymen à l’ordre dirigeant. Alors que les clubs vivaient des prestations des joueurs, le paternalisme ambiant parvenait à renverser les choses en faisant croire que c’était le joueur qui était redevable de son club.  Ainsi un ancien international de cette période pouvait déclarer en parlant des dirigeants de son club qu’ «il leur doit beaucoup » et « que le rugby représente toute sa vie» (4): un bel exemple de dépendance et de servitude…

 

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(1) Cf. par exemple l’article du Monde du 8 septembre 2007 « Le rugby entre dans le sport business »
(2) Le Monde du 27 octobre 1999
(3) Dorian, J.-P. and Magnol, T. (2003), L'argent secret du rugby, Paris, Plon, pp. 47-49.
(4) Entretien du 26 septembre 1995

 

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Retrouver le premier épisode: La professionnalisation ou la rhétorique de la modernité

Commentaires

D'accord avec l'analyse sur la professionnalisation, le professionnalisme déguisé, etc. Mais y en a plus que ras'l c... de l'assimilation inconsciente (c'est cela le pire) entre accent occitan et tradicion face à la modernité française. Passe encore qu'on taise l'enracinement occitan du rugby français pour faire de ce mondial la promotion de la francophonie. Si vous n'êtes pas capable d'assumer la France autrement que comme parisienne ou francophone, faut pas s'étonner que de plus en plus de Français s'en détourne. Si vous n'êtes même pas capable de supporter un accent, tant val que contunhem de parlar la lenga nòstra. Es pas de creire aquò!

Écrit par : Raidakò | 14/09/2007

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