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10/10/2007

Le rugby professionnel en France: entre nostalgie et modernité

6. Auri sacra fames ou l’exécrable appât du gain

Par delà la nostalgie d'une époque révolue, un âge d'or du rugby traditionnel français, transparaitrait donc le spectre d'une nouvelle économie du rugby mondial responsable de tous les maux, et de toutes les dérives. Dans ce contexte, le "french rugby" est parfois présenté comme le gardien des valeurs traditionnelles, le dernier rempart pour préserver le rugby des terroirs, etc. 

Conformément à cette vision commune, la professionnalisation du rugby ne désignerait rien d'autre qu'un irrépressible intérêt marchand qui vient gangrener l'esprit des joueurs français. C'est là la seule capacité conceptuelle du mot «professionnalisation» à savoir penser les dernières transformations du rugby et qu'on peut au fond résumer sous la locution latine chère à Virgile : auri sacra fames, cette exécrable soif de l’or, ou encore exécrable appât du gain, en français. Et pourtant…

Pourtant, comme l'avait souligné Max Weber, l'exécrable soif de l'or n'est en soi guère suffisante pour assurer les fondements d'une économie de marché viable à long terme (1). Il en est de même pour le rugby professionnel: à ne voir que de l'intérêt marchand, de la mondialisation, de la rationalité purement économique,  on oublie que l'essentiel n'est pas là, et que pratiquer le rugby en travailleur est avant tout une activité sociale qui s'enracine dans une histoire et se structure à travers des rapports de force, des luttes, des consensus, etc. Pour la circonstance, les joueurs français se sont collectivement mobilisés un temps pour préserver leurs conditions de travail, leur santé, limiter les cadences de jeu et maintenir des congés significatifs : au fond les grandes conquêtes sociales de 1936 n'avaient pas fait moins.

En dépit des critiques qu’on fait régulièrement peser sur le travail (à juste titre), il peut aussi être un bienfait quand il permet d’associer toutes les protections face aux divers risques collectifs. Protection sociale (santé, retraite), mais aussi protection syndicale, juridique, viennent en effet garantir l’intégrité de ceux qui en bénéficient. En criant continuellement à l’altération des valeurs sportives comme le font les nostalgiques du rugby traditionnel, ou en les réduisant à une pure transaction économique comme s’en contentent les promoteurs  de la modernité et du professionnalisme, les dirigeants français tirent du rugby professionnel la définition du travail la plus pauvre qui puisse être : une pratique précaire perpétuellement frappée du sceau du soupçon de l’appât du gain et dont les dispositifs de protection demeurent à ce jour sous-développés. Aussi longtemps qu’il en sera ainsi, les rugbymen resteront en danger.


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(1) Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, 1964 (pour la première édition française).

 

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