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03/10/2007

Le rugby professionnel en France : entre nostalgie et modernité

5. Chronique d’une contestation annoncée

«On part à la boucherie!» (1). C’est par ces mots qu’un dirigeant décrivait non pas la prochaine rencontre de rugby mais l’augmentation radicale du nombre de matchs programmés à partir de 2004. «On part à la boucherie»… S’agissant du plaisir de jouer au rugby, il y aurait sans doute lieu de penser que les termes sont un peu exagérés pour décrire la dizaine de matchs supplémentaires (sur 43 initialement prévus) surtout si les joueurs ont vraiment la passion du ballon ovale. 

Pourtant, ces termes demeurent très en deçà de la réalité qu’ils cherchent à  évoquer. Après tout, aucun travailleur ordinaire n’accepterait une augmentation de plus de 20 % de son temps travail sans contester. C’est d’ailleurs bien ce qu’ont fait les rugbymen: ils se sont mobilisés pour dénoncer une intensification du travail alors que leur convention collective prévoyait plus de temps de repos et de récupération. En imposant des cadences difficiles à supporter au plan physique, les dirigeants se sont exposés à encourager sournoisement des pratiques de dopage, dont ils n’auraient jamais à supporter personnellement les conséquences. Ce qu’expliquait très bien ce même dirigeant: «[l’augmentation des matchs], les présidents n'ont pas compris mais c'était trop grave. Tu ne peux pas demander à un joueur de jouer cinquante matchs dans l'année sans période de repos. T'es en train de lui tendre le pot et les saloperies dedans. C'est inconsidéré. Et les présidents te disaient en face comme seule réponse "attendez, au prix où ils sont payés"».

En restant sourds aux revendications des joueurs, les dirigeants parvenaient même à renverser le problème: leurs rugbymen pensaient manifestement plus à l’argent qu’au jeu! La modernité du rugby cache ici bien mal le cynisme des patrons de clubs toujours prêts promouvoir les vertus marché au moindre coût social. «On part à la boucherie!» Si cette prophétie n’a pas eu lieu, c’est que placé devant le fait accompli, le syndicat des joueurs, Provale, n’a tardé pas à mobiliser ceux-ci pour le maintien d'un calendrier acceptable. Référendum et consultations de la base syndicale ont cristallisé une position de ferme résistance qui s’est concrétisée par la rédaction d'une déclaration collective communiquée juste avant la dernière journée de championnat programmée en multiplexe sur une des chaînes télévisées et rédigée comme suit: «Nous les joueurs de rugby professionnels, avons décidé de retarder de dix minutes le coup d'envoi du Top 16 afin d'être entendus. Nous sommes inquiets de l'augmentation du nombre de matchs aboutissant à des calendriers surchargés. Nous sommes inquiets pour notre santé et pour l'évolution du sport. La professionnalisation du rugby doit continuer sa route mais pas au détriment des hommes. Bon match.»

Si la résistance n'a pas eu besoin d'aller jusqu’à son terme, c'est en raison des pressions qui pesaient sur Serge Blanco, président de la LNR, pour ne prendre aucun retard vis à vis des télévisions, et qui a dû céder au dernier moment pour le respect du calendrier des repos. Dans ce contexte, présenter les joueurs professionnels comme des mercenaires rompus à l'affairisme procède d'une cynique inversiondes rapports de force où ils seraient les seuls maîtres de leur destin quand, dans les faits, ils ne pèsent efficacement auprès des instances dirigeantes qu’au prix d’une mobilisation collective soigneusement orchestrée. Temps modernes riment parfois avec conquête sociale!

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(1) Entretien du 18 juin 2004.

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05/09/2007

Le rugby professionnel en France: entre nostalgie et modernité

1. La professionnalisation du rugby ou la rhétorique du changement

 

S'il est une évidence assez largement partagée dans le monde du rugby, c'est bien celle d'une profonde mutation de celui-ci aussi bien aux plans national qu'international et en raison de son ouverture officielle au professionnalisme depuis 1995. Les termes qualifiant ces transformations ne trompent pas sur l'ampleur du phénomène : bouleversement et révolution attestent la fin d'un rugby amateur devenu désuet et marquent l'entrée dans une ère nouvelle composée d'échanges et de relations à la fois sportives et marchandes largement mondialisées. Ainsi à l'occasion de la coupe du monde 2003, le journaliste, Richard Escot dressait pour L'Equipe Magazine un bilan couvrant les cinq éditions de l'épreuve depuis 1987 en ces termes : «Au début était la mondialisation puis vint la commercialisation, la professionnalisation, et la préparation scientifique» (1). Dans le même temps, Frédéric Thérin, journaliste au Monde soulignait quant à lui que «L'organisation [de la coupe du monde de rugby 2003] a été gérée comme une entreprise» (2).

A l'échelle nationale enfin, les journalistes Jean-Pierre Dorian et Thierry Magnol livrent une radioscopie éloquente du rugby français dans un ouvrage intitulé L'argent secret du rugby et dont la quatrième de couverture annonce l'ambition des auteurs : «Comment ce sport, réputé pour son immobilisme, son snobisme, mais aussi pour sa générosité, ses extravagances, son anticonformisme et ses troisièmes mi-temps, parvient-il à rentrer dans la norme imposée par les lois de l'économie et du business?» (3)

«Rugby d'avant»/«Rugby d'après», une distinction restrictive

Amateur avant 1995, devenu professionnel par la suite, le rugby a considérablement changé, soit. Pourtant, focaliser les observations sur les transformations les plus manifestes conduit à ne lire et ne comprendre le rugby qu'à travers la notion de changement, érigée pour la circonstance en véritable rhétorique capable d'expliquer à elle seule tout ce qui s'y passe et tout ce qui s'y joue. Faire de la professionnalisation la clé de toutes les évolutions à partir de la saison 1995 incite à penser le jeu en termes de «rugby d’avant» et «rugby d’après». En France par exemple, le rugby serait traditionnel jusqu'en 1995 avec les qualités et les défauts propres à la notion, c'est-à-dire tout à la fois familial (le club comme communauté de référence), social (les dirigeants de club offrent des emplois aux joueurs) et festif (les fameuses troisièmes mi-temps) mais aussi paternaliste, immobile et en incapacité au sens littéral de s'adapter aux exigences économiques du moment comme le suggèrent les journalistes évoqués au-dessus.

Par contraste, l'après 1995 signerait l'ère de toutes les nouveautés, nouveaux dirigeants, nouveaux comportements, nouvelle donne économique, en bref l'ère de la modernité résolument engagée dans les affaires, professionnellement rationnelle mais peut-être aussi inhumaine et désincarnée. Selon le point de vue adopté par l'observateur, le couple d'opposition tradition/modernité peut verser soit vers la douce nostalgie d'une époque révolue et pourtant si riche au plan humain, soit vers la franche exaltation d'un rugby ouvertement tourné vers l'économie de marché et ayant mis un coup d'arrêt définitif aux rémunérations occultes et à l'hypocrisie latente des anciens. Si le rugby français a bien connu des changements structurels par la voie du professionnalisme, il convient cependant de s'interroger sur les raisons qui conduisent les observateurs à n'évoquer les choses quasi exclusivement que sous l'angle de la tradition et de la modernité car d’autres analyses sont possibles… 

 

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  (1) Richard Escot, "1987-2003, ce que le mondial a changé", L'Equipe Magazine, samedi 4 octobre 2003, n°115, pp. 46-54.
  (2) Frédéric Thérin, supplément au Monde du jeudi 9 octobre 2003, p. 3.
  (3) Jean-Pierre Dorian, Thierry Magnol, L'argent secret du rugby. Paris : Plon, 2003. 


 
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