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26/09/2007

«Les Temps modernes»

Si la notion de tradition au rugby correspond à une manière édulcorée de décrire le paternalisme des dirigeants, la «modernité», censée caractériser l’après 1995, ne dit rien de plus sur les transformations en cours. L’ère du professionnalisme ne salue en effet jamais une quelconque émancipation des joueurs vis-à-vis de leurs dirigeants, elle célèbre seulement la rationalité économique à laquelle sont désormais soumis les clubs. De toutes les analyses produites depuis cette période, les impératifs de croissance et de développement économiques, la commercialisation des droits d’image prennent systématiquement le pas sur les considérations relatives aux conditions de travail des joueurs. La prophétie de Marcel Martin, déjà évoquée dans le deuxième épisode, et qui indique que «l’expansion du rugby passe par la télévision et l’argent» (1) devient la nouvelle doctrine libérale pour encenser les vertus du marché.

Les recettes économiques propres au monde de l’entreprise sont ici transposées avec application à celui du sport : le marché, rien que le marché. Directeur financier d’un grand groupe pétrolier, et contestataire en son temps de la politique fédérale, la figure de Marcel Martin agrège avec elle nombre de présidents de grands clubs et entrepreneurs de spectacle sportif, pour qui le marché du spectacle rugbystique reste la seule fin. Et pendant qu’on réduit le professionnalisme à un pur problème d’économie, c’est encore une fois la question du travail des joueurs qui passe à la trappe.

A titre d’exemple, le processus de professionnalisation du rugby français a entraîné à partir de 2004 une réelle intensification des cadences de travail. De 43 matchs initialement programmés avant 2004, les rugbymen ont été contraints à en disputer 53 à partir de la saison suivante (2). Cette augmentation a suscité de vives contestations de la part des joueurs qui s’inquiétaient de leur santé. Mais dès que la professionnalisation se situe sur le terrain de la négociation sociale, le statut d’exception sportive est invoqué pour échapper aux contraintes du travail ordinaire. Le vice-président de Ligue Nationale de Rugby déclarait alors que: «Les clubs de rugby n’étaient pas des entreprises normales et que l’on ne pouvait donc se situer dans le rapport de forces patrons-employés.»  (3)

En bref, les revendications des joueurs ne peuvent avoir cours parce que le rugby est un sport. Il faudrait donc à la fois s’inspirer du monde des entreprises quand il s’agit de développer l’économie du rugby, mais se rappeler le paternalisme des anciens pour gérer le volet social de l’activité. De fait, les dirigeants reprochent aux joueurs de se comporter en mercenaires, c’est-à-dire de ne jouer que pour l’argent, mais il leur est paradoxalement interdit de revendiquer de véritables acquis sociaux. Professionnel pour l’économique, traditionnel pour le social, tel serait au fond le rugby moderne. Si celui-ci se place effectivement sous le signe des temps modernes, c’est sans aucun doute ceux décrits par Charlie Chaplin dont il s’agit, dans la mesure où la professionnalisation se traduit parfois par une cadence de jeu infernale : une situation qui a de quoi agacer les rugbymen comme nous le verrons par la suite ! 

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(1) Le Monde du 27 octobre 1999.
(2) Sur le contexte, lire L’Equipe du 17 avril 2004, p. 14. 
(3) L’Equipe du 29 avril 2004, p. 9.

 
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19/09/2007

Le rugby professionnel en France : entre nostalgie et modernité

3. Les années de transition

 

Par rugby traditionnel, de terroir et autres expressions, il faut donc comprendre exploitation rationnelle d’un marché du travail quasi clandestin. Et la célébration des fameuses troisièmes mi-temps de cette période est comme un arbre qui cache la forêt en voulant faire croire, à qui veut bien l’entendre, à la magie du monde (rugbystique). Ce contexte permet de comprendre pourquoi les présidents des grands clubs n’avaient guère intérêt à rendre officielle la professionnalisation qu’ils couvaient : ils auraient couru le risque de perdre le contrôle de joueurs relativement asservis à l’ordre dirigeant paternaliste.A l’inverse, on comprend aisément que ces mêmes joueurs avaient pour leur part tout intérêt au contraire, à savoir pousser dans le sens d’une officialisation, pour se libérer de l’emprise et de la tutelle endémiques de leurs dirigeants. Alors qu’ils étaient les producteurs du spectacle, ils n’en touchaient pas les dividendes. C’est le sens de la métaphore du pâtissier et de son gâteau employée par Didier Codorniou : «le temps est venu de partager le gâteau et d'en donner une part à ceux qui le font!» (1)

Ce climat explique la raison pour laquelle, pendant la coupe du monde de 1995, les joueurs de l’équipe de France ont fermement pris position en faveur du professionnalisme. Le contexte international fournissait une occasion unique de faire valoir leur droit à la part du gâteau qu’ils contribuaient à fabriquer (2). Comme à l’habitude, les analyses du sens commun ont toutes crié à la vénalité de joueurs mercenaires, pensant désormais plus à s’enrichir qu’à jouer. Alors qu’on imaginerait mal Johnny Halliday se produire sur scène sans toucher l’argent des recettes, les rugbymen internationaux se trouvaient pourtant dans une situation analogue où les recettes des matchs revenaient à la fédération. L’enjeu résidait ainsi dans le contrôle et la maîtrise des conditions de travail et la démarche relevait d’une stratégie d’émancipation vis-à-vis de dirigeants tout puissants qui détenaient tous les leviers du la production du spectacle sportif sans les partager avec les producteurs réels, c'est-à-dire les joueurs eux-mêmes.

Il serait naïf d’imaginer que la conquête des moyens de production par les joueurs s’est effectuée d’un seul coup après 1995. Plusieurs années de transition ont été nécessaires pour voir émerger un corps de joueurs professionnels à part entière, relativement autonomes et indépendants dans la gestion de leur travail et des fruits de celui-ci (3). Si on considère la pluriactivité, c'est-à-dire le fait de devoir cumuler un emploi pour compléter la pratique du rugby, comme un indicateur ou caractéristique du rugby traditionnel, on peut alors conclure que la conquête n’est pas encore arrivée à son terme. Le rapport publié en 2007  par le syndicat des joueurs professionnels Provale sur la reconversion des rugbymen montre en effet que 88,1 % des joueurs de l’échantillon (n=160) ont connu la pluriactivité pendant leur carrière entre 1995 et 2004. Autrement dit, les joueurs d’après 1995 ont du continuer de jongler avec une pratique sportive de plus en plus exigeante et des emplois complaisamment offerts par leurs clubs, sponsors et autres investisseurs institutionnels. Dire donc que le rugby a radicalement basculé dans la modernité et le professionnalisme du jour au lendemain est un abus de langage: l’émancipation des joueurs ne s’est effectuée que très progressivement.

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(1) Citation reprise par Jean-Pierre Dorian et Thierry Magnol, L'argent secret..., op. cit., p. 17. Elle est également rapportée sous la forme suivante : "nous sommes les pâtissiers mais nous n'avons pas le droit de manger du gâteau…", L'Equipe Magazine n°1115 du 4 octobre 2003, p. 50. 
(2) Sur ce contexte, voir Fleuriel, S. (1997), 'Formes de résistance à l'emprise économique sur le sport: un "esprit national" face au marché mondial', Lendemains, 22, 88, 27-38.
(3) Sur cet aspect, voir Fleuriel, S. (1999), 'Le rugby d'élite français et le marché professionnel : d'une coupe du monde à l'autre (1995-1999)', in Raspaud, M. (ed.), Le management du sport et l'Europe : les acteurs, entre concurrence et coopération, Ronchin, Société Française de Management du Sport.

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Retrouver les deux premiers épisodes: La professionnalisation ou la rhétorique du changement et Le paternalisme à l'ancienne

12/09/2007

Le rugby professionnel en France : entre nostalgie et modernité

2. Le paternalisme à l’ancienne

Le couple d’opposition tradition/modernité a ainsi permis d’entendre vendredi 7 septembre 2007 sur France Culture un Daniel Herrero chanter les vertus d’un « rugby cassoulet » à l’ancienne. Le verbe haut, l’accent méridional, les expressions imagées donnaient envie à l’auditeur de se jeter à son tour dans la mêlée pour vivre cette « grande aventure humaine » qu’était le rugby d’autrefois. En jouant sur la corde sensible, Herrero rallie spontanément tous ceux qui pensent que «le pognon» est le malheur de toute chose pour les valeurs du rugby.  Dans le même temps, la professionnalisation est régulièrement présentée comme une évolution inéluctable (1) qui a pu faire dire à Marcel Martin, directeur des coupes du Monde de rugby et ancien vice-président de la fédération française, la remarquable prophétie selon laquelle «l’expansion du rugby passe par la télévision et l’argent» (2).

Ces analyses sont excessivement simplistes. Elles renvoient dos à dos des tendances qui semblent en apparence contradictoires : en résumé, le rugby d’hier se heurte au rugby de demain. Tendances opposées en apparence seulement, car ces analyses ont bien toutes deux pour fonction de passer sous silence d’autres aspects tout aussi importants pour le monde rugbystique.Pour commencer, le fait est que, contrairement aux idées reçues, le professionnalisme n’a pas débuté d’un coup de baguette magique après 1995, mais bien avant, sous une forme larvée et bien plus pernicieuse. Qu’on le désigne par les termes d’amateurisme marron ou de professionnalisme déguisé, ces pratiques étaient bel et bien réelles au niveau de l’élite avant 1995 sous la forme d’avantages en nature, de défraiements divers et d’emplois plus ou moins fictifs.

Cependant ni les économistes, ni les sociologues, ni les historiens ne se sont réellement donné les moyens de mesurer objectivement l’ampleur du phénomène. Du coup, sans travaux de recherches sur la question, et surtout sans résultats probants, le phénomène n’a pas eu d’existence officielle. Seuls les témoignages des joueurs «d’avant» qui, aujourd’hui peuvent dire librement les choses parce que les enjeux sont passés, viennent attester l’existence réelle d’un professionnalisme déguisé. Fabien Galthié ne dit rien d’autre dans l’ouvrage déjà cité de Jean-Pierre Dorian et Thierry Magnol: «Avant, le rugby pouvait vivre caché. On parlait d’aide à l’insertion à l’époque. On te donnait un job, on aidait ta famille, le boucher-charcutier du coin te reconnaissait, t’aimait, te chérissait, et c’était le top […]. Après 1995, on a reçu des feuilles de salaire ! C’est à la fois dérisoire et essentiel.» (3)

Au fond, l995 et l’ouverture au professionnalisme n’ont fait que rendre plus claires et licites des pratiques qui, jusqu’ici, ne l’étaient pas. Les présidents de clubs se comportaient en petits patrons paternalistes en ayant sous leur coupe des joueurs peu enclins à discuter d’arrangements jamais couchés sur le papier par contrat et donc soumis à l’arbitraire des dirigeants. Ce type de fonctionnement, inlassablement décrit sous la version enchantée de la famille ou de la communauté intégratrices, avait donc pour conséquence d’assujettir sérieusement les rugbymen à l’ordre dirigeant. Alors que les clubs vivaient des prestations des joueurs, le paternalisme ambiant parvenait à renverser les choses en faisant croire que c’était le joueur qui était redevable de son club.  Ainsi un ancien international de cette période pouvait déclarer en parlant des dirigeants de son club qu’ «il leur doit beaucoup » et « que le rugby représente toute sa vie» (4): un bel exemple de dépendance et de servitude…

 

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(1) Cf. par exemple l’article du Monde du 8 septembre 2007 « Le rugby entre dans le sport business »
(2) Le Monde du 27 octobre 1999
(3) Dorian, J.-P. and Magnol, T. (2003), L'argent secret du rugby, Paris, Plon, pp. 47-49.
(4) Entretien du 26 septembre 1995

 

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Retrouver le premier épisode: La professionnalisation ou la rhétorique de la modernité

 
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